Thomas Bichon : "le cash game est l'essence même du jeu"

ps_news_thn.jpgThomas Bichon, grand spécialiste de Omaha, et accessoirement membre du Team Pokerstars, nous a accordé une interview sur son domaine de prédilection, le cash game. Vous allez voir que ses réponses ne manquent pas de tranchant. Je vous laisse savourer ce grand moment de poker. Régalez vous !


Quels conseils donnerais-tu à quelqu'un qui souhaite se lancer dans le cash game, aussi bien online qu'en live ?

Thomas Bichon : si vous débutez online en cash, il y a deux règles à respecter. Vous devez possédez au minimum l'équivalent de 20 buy-ins. Par exemple, si vous jouez en 0,5/1 en No Limit Hold'em (soit avec un buy-in de 100 euros), vous devez posséder 2000 euros. De plus, tant que vous n'êtes pas un gagnant consistant ne multi tablez pas.

En ligne, beaucoup plus de mains à l'heure vous seront distribuées. Votre sélection préflop doit être encore plus grande qu'en live. Les tapis sont généralement peu profonds (entre 40 et 100 blinds) et le jeu préflop est bien plus agressif qu'en live. A une vraie table, la patience et le jeu en position sont des vertus cardinales.

Dans les deux formats, que vous vouliez soulever des montagnes ou devenir simplement un gagnant consistant à vos limites, vous devez vous comporter comme une éponge. Plus vous vous poserez de questions, plus vous trouverez de réponses, plus vous serez sur le chemin du succès. Le principe étant que chaque information glanée sera de l'argent économisé jusqu'à ce qu'une info de plus fasse de vous un gagnant régulier.

La notion de bankroll management est-elle un facteur vital à tes yeux ? Là encore, quels conseils donnerais-tu à un joueur débutant ?

Si j'étais démago je dirais que la gestion de bankroll est capitale. En fait elle est essentielle pour 95 % d'entre vous car un joueur broke ne se relève que rarement. De plus, il n y a rien de pire que de jouer scared money. Si l'argent parasite votre système de raisonnement, il est évident que vous êtes en train de jouer des sommes trop importantes par rapport à ce que vous pouvez perdre.

Aux 5 % restants : votre profil semble indiquer que vous êtes l'un des meilleurs à vos limites, gagnant régulièrement en multi tablant en 1/2 online ou en 2/5 en live. L'histoire du jeu prouve qu'il n y a aucune raison que vous n'essayiez pas de gravir les échelons. Comme le dit Doyle Brunson, il n est pas possible d'atteindre la deuxième base en gardant un pied sur la première ! Vous allez perdre et tirer les leçons, redescendre de limites, gagner de nouveau jusqu'à ce qu'une de vos tentatives à des blinds plus élevées soit couronnée de succès sur une longue période.

Un joueur débutant doit apprendre à pratiquer et non jouer s'il veut faire du bénéfice. Les notions de sélection préflop, de position, de bet sizing et d'analyses de flops par rapport à sa texture seront des premiers pas essentiels pour acquérir des bases solides. Observer les autres, jouer de petits tournois ou Sit and Go, lire, aller sur les forums, étudier les coverages des tournois live sont autant d'informations gratuites qu'un débutant glanera sans devoir payer trop cher pour apprendre. Vous devez être capable au bout d'un certain temps de reconnaître les mains et les situations qui peuvent vous rapporter de l'argent et celle qui vous en feront perdre. Ne soyez pas l'ouvreur de service si votre table est relevée car il n est jamais bon de jouer en valeur inversée. Payer une relance en position ou surrelancer en position vous donnera une valeur implicite positive et ce d'autant plus que les tapis sont profonds (conseil d'un joueur de live). En ligne, jouez très serré et analysez de A à Z tous les pots qui ont été joués. Une information assimilée, c'est un peu d'argent économisé, donc de l'argent gagné !

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Thomas Bichon


Que dirais-tu à un joueur qui a peur de jouer de l'argent à chaque main au lieu de jetons fictifs ?

Un joueur qui a peur de jouer de l'argent doit changer de discipline ! Cette peur n'exclut pas que vous deveniez un grand joueur de tournoi. De très bons joueurs de tournois ont parfois la psychose du cash game. Ce n'est simplement pas dans leur nature.

Qu'est-ce qui t'attire particulièrement dans le cash game ?

En tournoi, vous devez, quoi qu'on en dise, croire un petit peu en votre bonne étoile. Jamie Gold, vainqueur du Main Event des WSOP en 2006, est un exemple parmi tant d'autres. Alors qu'en cash vous ne devez croire et ne pouvez croire qu'en vous et rien qu'en vous. C est simple, si votre science est plus grande que celle de votre adversaire, vous le détruirez. Pas d'issue ! Dans la vie, le meilleur gagne toujours.

Un petit exemple : nous sommes 7 à une table en live avec 200 blinds, ou plus, de profondeur de tapis. Croyez vous qu'il soit plus rentable de relancer avec A-Q en début de parole ou de payer au bouton une relance du joueur UTG avec 6-3 dépareillés ? Dans une partie aux blinds 50/100 euros, la réponse à cette question représente ni plus ni moins que des milliers d'euros à l'année. Chaque joueur de cash game, et particulièrement à hautes limites, se présente avec un bagage technique et des certitudes. J'aime l'idée de confronter mon savoir faire avec celui d'un autre.

Le tournoi a intronisé le jeu préflop mais la vraie richesse du poker réside dans le jeu post-flop. Si mon frère se retrouvait en demi-finale des WSOP Europe, je lui conseillerais de 6-bet avec un as mal accompagné. Il aurait sûrement - en plus de la Fold Equity - 3 outs, soit 30% de chance de s'extirper du Field. En cash game, avec des joueurs de renom, je lui conseillerais juste de « prendre ses jambes à son cou ».

Quelle(s) différence(s) fondamentale(s) vois-tu entre les tournois et les cash games ?

Apres quelques niveaux, le secret du jeu de tournoi est de prendre l'ascendant préflop. Ainsi le jeu de tournoi est un jeu de représentation préflop (surtout une fois les antes en circulation). Etre le dernier relanceur préflop offre un avantage certain au vu des profondeurs de tapis toutes relatives. Grossièrement, je dirais que le meilleur moyen de « value » en tournoi est la relance en position, voire le 3-bet, alors qu'en cash c'est le jeu en position qui prévaut, que l'on ait pris l'ascendant préflop ou non. Je souligne néanmoins qu'avec moins de 100 blinds, le cash game en ligne se résume à un jeu robotisé (tracker, utilisation du 3-bet ou 4-bet suivant l'estimation de la range de mains adverse). D'où certains joueurs jouant sur 12 tables ou plus !

Enfin, en cash game live ou online, avec de grosses profondeurs de tapis, les informations glanées sur le jeu de vos adversaires seront exploitables plus tard et rentabilisées avec le temps. En revanche en tournois je concède que la compréhension des moves préflop demande une concentration totale. Comprendre l'historique entre les joueurs et la logique des moves préflop par rapport aux nombres de blinds qu ils possèdent à l'entame de la main est devenu essentiel en tournoi. Mais on est beaucoup dans le « divinatoire ».

Tu es un spécialiste de cash game, quelles modifications as-tu apporté à ton jeu pour t'adapter aux tournois ?

Je joue très deep en cash game. Le jeu en tournoi étant moins profond, je suis devenu encore plus agressif en position. En fait, à quelques exceptions prés, j'essaie lorsqu'une relance provient d'une position tardive de penser au « fold ou 3-bet ». Ce n'est pas une règle mais une image que je me donne pour rester réactif préflop (je payerais uniquement avec des mains à fort potentiel, mais jamais avec K-T par exemple, que je coucherais ou surrelancerais).
J ai juste assimilé que lorsque les tapis ne sont pas très profonds, il est toujours plus aisé de représenter une main forte préflop qu'une main puissante post-flop vu que l'adversaire est engagé plus vite pour un pourcentage important de son tapis. Comprendre les historiques préflop entre les joueurs et reconnaître les 3-bet lights m'amuse et je me laisse prendre au jeu, même si je trouve cela assez limité techniquement parlant. « Je sais que tu sais que je sais... » C'est tellement difficile de spéculer avec précision sur la main de quelqu'un préflop !

Entre un spécialiste de tournois et un spécialiste de cash games, lequel des deux est, à ton avis, potentiellement le meilleur joueur de poker dans l'absolu ?

Les tournois existent car vous autres, de la presse et la télé, êtes là pour relayer les événements. Le tournoi est un produit rapporté. Le cash game est la source et l'essence même du jeu. Tous les bons joueurs de cash finissent par perfer en tournoi. Pour Tom Dwan et Patrik Antonius, ce n est qu'une question de motivation. D ailleurs ils ont déjà réalisé quelques belles performances en tournois. Au niveau français, Guillaume de la Gorce gagnera lorsqu'il cessera de se prendre une horreur à chaque tournoi. C'est juste inéluctable. Tous les bons joueurs de tournoi ne perfent pas en cash game, loin de là ! Tout est dit.

Le mot de la fin ?

Avec le temps, j'apprécie autant le jeu de tournoi que le cash game. Le côté ludique, les guéguerres préflop, l'adrénaline des fins de tournoi et la psychologie de certains coups m'ont converti. Quasiment converti.